1988-2008 Englishman in New York, Sting.
24 mars, 2008 @ 3:40 Pour Cut la revue

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Ca commence par cette longue brise de plaisir s’évadant d’un saxophone et se faufilant entre les briques de Lower East Side et Greenwich Village. Le piano et les pizzicatos des violons se laissent eux, escorter par les contre-temps d’un rythme reggae incitant un ravissement qui se propage dans la gorge. La mélodie est habillée chaudement par la réverbération des avenues et rues de Manhattan. Une musique hybride et multi-style à l’harmonie baroque et l’orchestration jazzy qui revêt toutefois une identité propre portée par une inspiration, un esprit, une culture, un lieu, New York.

Le tube de l’ex-chanteur de Police a vingt ans. L’occasion de décortiquer pour mieux l’apprécier l’œuvre pop de Sting, hommage à l’îcone gay Quentin Crisp et dont le vidéo clip est l’une des premières réalisations de… David Fincher.

Destins new-yorkais.

Peu connu sur notre continent, Quentin Crisp (1908-1999) est un écrivain excentrique et travesti à l’humour fin, considéré comme ce que les anglo-saxons nomment un « dyke », c’est à dire un homosexuel exaltant sa distinction. Il vécu à Londres puis, vers la fin de sa vie, décida d’emménager à New York. C’est cet épisode qui a inspiré Sting, lui aussi anglais à New York puisqu’il fit ses débuts avec le groupe Police au CBGB, célèbre bar punk-rock. Outre l’hommage à l’écrivain, on oublie souvent que Englishman in New York a également permis à un large public de découvrir le saxophoniste de jazz, Brandford Marsalis, venu de la Nouvelle Orléans et qui travailla peu après avec Spike Lee sur le film Mo’ Better Blues. Ainsi, ces trois aventures expatriées à NYC vont se croiser en 1988 devant la caméra de David Fincher.

Difficile à cerner, le cinéma de Fincher est issu d’une école où l’instabilité stylistique règne en maître en raison d’une nécessaire et perpétuelle adaptation innovatrice réclamée par le grand public. Fincher vient du vidéo clip, le plus célèbre d’entre eux étant celui de Vogue (Madonna). On l’a vu plus tard dans ses films Fight Club ou Panic Room, le réalisateur aime la technologie et les possibilités qu’elle offre pour la mise en scène. Cependant, à l’époque d’ Englishman, les effets numériques ne sont pas au point et sa réalisation est alors « à nu » sans artifices ou de méga-travellings numérisés. Le texte de la chanson aidant, le cinéaste se démarque de la mode fluo et colorée de la fin des années 80 pour laisser couler une réalisation en noir et blanc et un montage subtil adapté à la douceur galvanisante de la musique.

L’habit fait le moi(ne).

I don’t drink coffee, i take tea my dear… Les premiers mots de Sting nous chantonnent affablement que la gentleman attitude s’invite dans la ville. Les protagonistes du vidéo clip sont à la fois acteurs et spectateurs du décor urbain. Quentin Crisp, le saxophoniste nouvel-orléanais Brandford Marsalis et Sting… Tous trois vont, sous l’œil de la caméra de Fincher, vaquer à leurs occupations contemplatives entre Central Park, un café du bas Manhattan, la Cinquième avenue et l’appartement de Quentin Crisp sur Bowery street. Le réalisateur, par certains plans distinctifs proches de la photographie, exhibe les manières et les styles vestimentaires insolites des protagonistes. Trois accessoires caractérisant trois attitudes dandys. Sting, en imperméable et tenant un parapluie pour se protéger d’une neige que lui seul semble voir, un chapeau pour Quentin Crisp travesti en femme de la haute société britannique à la gestuelle raffinée, un saxophone pour Brandford Marsalis en jazzman jouant de son instrument fétiche, détendu, épaule posée contre une fenêtre. L’emphase des styles et manières n’est pas simplement le reflet d’un style pop où la mode est primordiale, c’est aussi l’illustration de l’assertivité de Quentin Crisp qui, face à l’intolérance puritaine, use, inébranlable, d’un raffinement subversif. If manners maketh man (…) he’s the hero of the day.

Dialectique de l’agitation et de la sérénité.

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Reste à peindre le visage de New-York. Sting le fait par les mots, Fincher le dit par l’image. Le vidéo-clip présente un contraste entre l’agitation frénétique de la ville et le bien-être des personnages. Le tableau de la ville est nerveux par un montage rythmé tandis que le tableau des trois protagonistes est calme et apaisé. La sérénité vaque au milieu de l’agitation car New York est un lieu pressé qui n’a pas de temps à perdre avec l’intolérance. Bien au contraire, la ville se nourrit culturellement d’un bouillonnement de subversions et ici, l’excentricité de Quentin se voit dérouler le tapis rouge par le jazz new-yorkais. I’m an alien, I’m a legal alien…

C’est ainsi que Sting en arrive à prononcer ces mots imprégnés de conviction libertaire : Be yourself, no matter what they say. Un aphorisme de clôture aussi important pour le citadin que le Liberté Egalité Fraternité l’est pour le citoyen.

L’emphase d’un riff de piano, le saxophone continuant son solo libre et improvisé viennent approuver ces dires. Sting, dans ses soupires dramatiquement prémonitoires continue de chanter son Be Yourself avec en arrière plan les deux tours du World Trade Center tandis que Quentin Crisp arrive posément chez lui, à Bowery Street. Une image aussi courte qu’attendrissante le montre, en contre-jour, lent, vieilli et fatigué, entrer dans son home sweet home par le seuil d’une porte de style victorien. Assis sur son lit, au crépuscule d’une vie heurtée par l’intolérance, l’érudit anglais sourit légèrement à la caméra. Sa chambre devient alors l’allégorie de New York. Un refuge ennobli d’amoralité où l’insomnie est mère de quiétude. Franck Sinatra voulait s’éveiller dans la ville qui ne dort jamais, Quentin Crisp y trouva son repos.

Englishman in New York n’est plus seulement un hit, c’est une clairvoyance affective d’un idéal urbain qu’Emile Verhaeren aurait décrite comme un « colossal espoir ».

Julien Bartoletti, pour Cut la Revue (Mars 2008)

 

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SITE OFFICIEL DE QUENTIN CRISP

-julienbartoletti
rss 6 réponses
  1. La Droite strasbourgeoise
    11 juin, 2008 | 10:34 | #1

    merci pour toutes ce précisions et j’apprends à connaître enfin Crisp!

  2. La Droite strasbourgeoise
    11 juin, 2008 | 10:34 | #2

    merci pour toutes ces précisions et j’apprends à connaître enfin Crisp!

  3. mr-bark
    24 juillet, 2008 | 17:32 | #3

    Bonjour, sur ce poin : ‘englishman in new york n’est plus seulement un hit’ ; je ne vous suis pas otut a fait :) billet interessant en tout cas ! youjours un plaisir de vos lire, @+

  4. Z
    12 novembre, 2008 | 3:36 | #4

    j’avoue qu’en vous lisant je reconnais tout à fait le style musicale qui habille souvent les images de new York la nuit et, à ce propos, je cherche se type de musique qui reste introuvable.
    ces solos de saxophone qui vous font oublier que vous regardez la télévision pour vous transporter à new York.
    Pouvez vous m’aider à voyager à moindres frais?

  5. bord
    5 juin, 2013 | 17:10 | #5

    merci beaucoup!!
    je suis en troisième et j’avais choisi cette oeuvre pour l’histoire des arts.
    ça m’a beaucoup aider et c très complet.
    encore merci!!

  6. Manon
    14 avril, 2014 | 12:33 | #6

    Merci pour cet article. Analyse intéressante et tellement bien écrite.

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